Troubles du comportement alimentaire : le test utilisé par les médecins
Il existe un test de dépistage des troubles du comportement alimentaire validé scientifiquement, utilisé en consultation depuis vingt-cinq ans, et il tient en cinq questions. Le voici, avec ce qu’il repère vraiment - et ce qu’il laisse passer.
5 questions, environ 30 secondes
Vos réponses restent sur votre appareil : rien n'est envoyé, rien n'est enregistré. Ce questionnaire ne pose pas de diagnostic.
- Vous faites-vous vomir lorsque vous avez une sensation d'estomac « trop plein » ?
- Êtes-vous inquiet(e) d'avoir perdu le contrôle des quantités que vous mangez ?
- Avez-vous récemment perdu plus de 6 kg en moins de trois mois ?
- Vous trouvez-vous gros(se) alors même que les autres disent que vous êtes trop mince ?
- Diriez-vous que la nourriture domine votre vie ?
D’où vient ce test ?
Le SCOFF a été mis au point en 1999 par trois cliniciens britanniques, John Morgan, Fiona Reid et Hubert Lacey, publié dans le British Medical Journal. Leur constat de départ était simple : les troubles alimentaires passaient sous les radars de la médecine générale, faute d’outil rapide. Les questionnaires existants comptaient des dizaines d’items et demandaient une formation pour être interprétés. Autant dire qu’ils ne servaient jamais.
Les cinq questions n’ont pas été écrites derrière un bureau. Elles sont sorties de groupes de parole réunissant des patients et des spécialistes, avec une contrainte que les auteurs se sont imposée : le test devait tenir en tête. D’où l’acronyme SCOFF, formé sur les mots-clés de chaque question en anglais - Sick, Control, One (pour one stone, l’unité de poids britannique, environ 6,3 kg), Fat, Food. Un médecin devait pouvoir les poser sans sortir de fiche.
La version française a été validée en 2008 par une équipe du CHU de Rouen, sous le nom de DFTCA. La Haute Autorité de santé l’a reprise dans ses recommandations sur la prise en charge de l’anorexie mentale en 2010. Le test que vous venez de faire n’est donc pas un quiz de magazine : c’est l’outil de repérage recommandé aux médecins français.
Que signifie le score obtenu ?
Le seuil est fixé à deux réponses positives. En dessous, le test ne se déclenche pas. À partir de deux « oui », il considère qu’un trouble alimentaire est suffisamment probable pour justifier un examen approfondi.
Ce seuil n’a pas été choisi au hasard. Sur la validation française, deux « oui » ou plus repéraient 92 % des personnes qui avaient effectivement un trouble, et laissaient tranquilles 91,5 % de celles qui n’en avaient pas. Traduit sans jargon : le test se trompe rarement dans les deux sens, ce qui est rare pour un outil aussi court.
Mais ces deux chiffres disent aussi autre chose, qu’on oublie souvent de mentionner. 92 % de bons repérages, cela veut dire que huit personnes sur cent qui ont un trouble ne sont pas détectées. Un test de dépistage n’est pas un filet étanche, et il n’a jamais prétendu l’être.
Un dépistage ne dit pas si vous avez quelque chose. Il dit si cela vaut la peine d’aller regarder de plus près.
C’est la distinction la plus importante de cet article, et c’est celle que les tests en ligne écrasent systématiquement. Le SCOFF a été conçu pour déclencher une conversation avec un soignant, pas pour la conclure. Aucun score, aussi élevé soit-il, ne constitue un diagnostic. Le diagnostic est un acte clinique, posé par un professionnel, après un entretien.
Qu’est-ce que le SCOFF ne voit pas ?
C’est la limite la moins connue, et elle est majeure. Le SCOFF a été construit autour de l’anorexie mentale et de la boulimie. Ce sont les deux troubles qu’il repère bien. Or ce ne sont pas les plus répandus.
L’hyperphagie boulimique - des crises de compulsion alimentaire sans les conduites compensatoires de la boulimie, ni vomissements ni prise de laxatifs - est aujourd’hui reconnue comme le plus fréquent des troubles alimentaires. Elle touche presque autant les hommes que les femmes et se diagnostique plutôt à l’âge adulte. Le SCOFF la repère mal, tout simplement parce qu’il ne cherche pas là : trois de ses cinq questions portent sur le vomissement, la perte de poids et la minceur.
Ce que le SCOFF repère bien
- ✓ L’anorexie mentale, y compris à un stade précoce
- ✓ La boulimie avec vomissements provoqués
- ✓ La perte de contrôle sur les quantités
- ✓ La distorsion de l’image du corps
Ce qu’il repère mal, voire pas du tout
- ✗ L’hyperphagie boulimique, pourtant le TCA le plus fréquent
- ✗ Les formes atypiques et les troubles débutants
- ✗ L’ARFID (évitement alimentaire sans enjeu de poids)
- ✗ L’orthorexie, qui n’est pas un diagnostic officiel
Deuxième limite, moins souvent dite : les études de validation, française comme anglaise, ont porté sur des populations d’étudiantes. C’est cohérent avec l’épidémiologie de l’anorexie et de la boulimie, mais cela laisse une zone grise pour les hommes, les enfants et les personnes plus âgées. Le test n’est pas invalide chez eux, il est simplement moins documenté.
Un mot enfin sur le vocabulaire, car il prête à confusion. Dans la classification internationale, les conduites alimentaires occupent un bloc à part, F50-F59, distinct de celui que l’on associe spontanément à l’expression « trouble du comportement ». Cette expression recouvre en réalité des situations très différentes selon l’âge et la cause, comme nous l’expliquons dans notre article sur la définition des troubles du comportement.
Un score de 0 ou 1 ne signifie donc pas « tout va bien ». Il signifie « ce test précis, conçu pour ces troubles précis, ne se déclenche pas ».
Quels signes doivent alerter en dehors du test ?
Les cinq questions du SCOFF sont des sondes, pas un portrait. Dans la vie réelle, ce qui alerte est souvent plus banal et plus progressif : des repas qui deviennent un problème d’organisation, des aliments entiers qui sortent du répertoire sans raison médicale, une pesée qui décide de l’humeur de la journée.
Il y a aussi le rétrécissement social, qui est un signal fort et sous-estimé. Quand on refuse les dîners, les anniversaires et les déjeuners d’équipe parce que manger devant les autres est devenu difficile, le trouble a déjà commencé à coûter quelque chose. De même quand une part importante de l’attention de la journée part dans le calcul - ce qui a été mangé, ce qu’il faudra compenser, ce qu’on s’autorisera demain.
Enfin, la culpabilité après les repas mérite d’être prise au sérieux. Manger n’est pas censé produire de la honte. Quand c’est le cas de façon régulière, c’est un motif de consultation en soi, indépendamment de tout score et de tout poids.
Comment savoir si l’on a un trouble alimentaire ?
Répondons franchement : on ne peut pas le savoir seul, et aucun site ne peut le dire à votre place. Un trouble du comportement alimentaire est un diagnostic clinique. Il repose sur un entretien, une histoire, un examen, parfois des examens biologiques. C’est précisément pour cela que le SCOFF s’arrête où il s’arrête.
Ce qu’on peut faire seul, en revanche, c’est repérer que quelque chose ne tourne pas rond et décider d’en parler. C’est exactement le rôle que les auteurs du test avaient en tête. Le premier interlocuteur utile est le médecin généraliste : il connaît le terrain, il peut éliminer une cause organique, et il oriente vers un psychiatre, un psychologue ou une unité spécialisée si nécessaire.
Une inquiétude fréquente mérite d’être levée : il n’existe pas de seuil de gravité à atteindre pour avoir le droit de consulter. On n’a pas besoin d’être maigre, d’avoir un score élevé, ni d’être « assez malade ». Les troubles alimentaires se soignent d’autant mieux qu’ils sont pris tôt, et « tôt » veut souvent dire à un moment où l’entourage ne voit encore rien.
Que se passe-t-il concrètement si l’on consulte ?
Le premier rendez-vous ressemble rarement à ce que les gens redoutent. Il n’y a ni jugement, ni interrogatoire, ni obligation de tout dire d’un coup. Le médecin cherche d’abord à comprendre la situation et à s’assurer qu’il n’y a pas de retentissement physique nécessitant une prise en charge rapide.
La suite dépend entièrement du tableau. Elle peut se limiter à un suivi régulier chez le généraliste, s’orienter vers une psychothérapie, associer un suivi nutritionnel, ou passer par une équipe spécialisée. Personne ne décide de tout au premier rendez-vous, et consulter n’engage à aucun protocole.
À retenir
Le SCOFF est un test de dépistage validé, recommandé par la HAS, qui se déclenche à partir de deux réponses positives. Il repère bien l’anorexie et la boulimie, mal l’hyperphagie boulimique et les formes atypiques. Un score bas ne prouve rien, un score élevé ne diagnostique rien : dans les deux cas, c’est une conversation avec un médecin qui tranche.
